Une décentralisation gagnante… et pourtant démantelée

Une décentralisation gagnante… et pourtant démantelée

En février dernier, le ministre Christian Dubé déclarait publiquement que le caractère décentralisé de ses laboratoires de biologie médicale avantageait le Québec dans sa lutte contre la COVID-19. «On répond à nos dépistages en 24 heures, 86% du temps, parce qu’on a beaucoup de laboratoires qui, localement, peuvent tester rapidement. En Ontario, au contraire, c’est très centralisé.» Ces propos ont créé une véritable onde de choc parmi les membres de l’APTS qui travaillent dans les laboratoires.

Car alors même que le grand patron reconnaît les avantages d’un vaste réseau de proximité, le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) poursuit la démarche OPTILAB qui vise à centraliser les laboratoires publics québécois, et ce, malgré nos nombreuses dénonciations.

L’APTS s’est fait le porte-voix du personnel des laboratoires (technologistes médicales, techniciennes de laboratoire diplômées, cytologistes, …). Nous avons sonné l’alarme, demandé un temps d’arrêt pour bien faire les choses, réclamé d’être informé·e·s et offert notre collaboration afin de réduire au maximum l’impact d’une telle réforme sur ses conditions de pratique ainsi que sur les services à la population. À ces préoccupations, à tous ces efforts, le MSSS a répondu par une attitude négligente, méprisante, dévalorisante.

Une de nos plus grandes craintes était de voir la pénurie de main-d’œuvre, qui menaçait déjà ce secteur, s’aggraver avec le regroupement des laboratoires et la centralisation des analyses. L’annonce du déploiement d’OPTILAB a représenté une perte de perspective pour le personnel des plus petits laboratoires (les « laboratoires associés» » dans le jargon OPTILAB). En milieu urbain comme en région, plusieurs y ont vu une dégradation de leurs conditions de pratique. À quoi bon réaliser trois ans d’études si c’est pour se retrouver à faire des analyses de base et de la manutention d’échantillons?

Nos appréhensions se confirment depuis 2016. La pénurie s’est accélérée, entraînant son lot de conséquences, si bien que les laboratoires sont entrés dans la pandémie au moment où la réforme, à peine entamée, avait déjà mis à mal la cohésion du travail et affaibli l’ensemble du réseau.

Succession de vagues, même pression

Il est vrai qu’une certaine accalmie consécutive au délestage d’une grande partie des activités hospitalières au début de la première vague a permis aux équipes de se réorganiser et de prendre un certain recul. Elle a été toutefois de courte durée puisque les équipes de microbiologie, chargées de l’analyse des tests de dépistage, ont été rapidement débordées et ont eu besoin de renfort. Puis la seconde vague est arrivée. Soutenir les activités hospitalières régulières, cette fois maintenues, tout en fournissant un effort sans précédent pour livrer rapidement les résultats des tests de dépistage de la COVID-19 a été tout un défi.

Avec l’arrivée de la troisième vague et de ses variants, plusieurs laboratoires doivent désormais procéder au criblage des résultats positifs afin de déterminer s’il s’agit de la version originale du virus ou de l’une de ses mutations.


Sans compter que plusieurs grappes de service préparent les prochaines étapes d’OPTILAB et que les évaluations liées à l’accréditation des laboratoires par le Bureau de normalisation du Québec reprennent.

On manque d’effectif pour relever ces défis multiples et le MSSS le sait depuis longtemps. Ses gestionnaires ont tenté de recourir à des alternatives en se tournant d’abord vers le secteur privé. Faute de main-d’œuvre suffisante de ce côté aussi, ils évaluent maintenant la possibilité d’embaucher des personnes non qualifiées pour remplacer le personnel de laboratoire. C’est franchement insultant, voire dégradant, pour les membres de l’APTS qui croient en leur profession.

Pourtant, le MSSS avait les moyens de renverser la vapeur. Dès janvier 2017, l’équipe ministérielle avait en sa possession une nouvelle version de la démarche OPTILAB qui réduisait de façon importante les coupures de poste annoncées lors de son lancement six mois plus tôt. Plus encore, il y avait de l’avenir dans la profession. Pourquoi ne pas l’avoir annoncé?

On a plutôt laissé la situation se dégrader petit à petit. Chaque été, il devenait de plus en plus difficile de trouver des externes pour remplacer nos membres en vacances. La surcharge de travail et le temps supplémentaire sont devenus monnaie courante sans qu’aucune mesure correctrice ne soit prise.

L’arrivée de la pandémie a mis en lumière le travail essentiel des laboratoires qui sont au cœur des activités hospitalières. Pourtant on n’en parle pas. Et voilà que le ministre Dubé affirme qu’un des avantages des laboratoires québécois est qu’ils sont décentralisés et ainsi en mesure de répondre rapidement aux besoins locaux!

Il est vrai qu’il y aura des machines plus belles, plus sophistiquées et capables de traiter des volumes de plus en plus gros, il est vrai qu’il est possible de réorganiser les tâches et d’en confier certaines à d’autres titres d’emploi, mais au bout du compte, il existera toujours une expertise qui ne se remplace pas et qui est aujourd’hui en péril.

Si l’intention du MSSS en poursuivant la démarche OPTILAB est d’améliorer la qualité et l’efficacité des services des laboratoires publics de biologie médicale, il doit sans tarder :

  1. reconnaître l’apport essentiel de nos professions en mettant immédiatement en place une valorisation financière en contexte de COVID-19;
  2. créer de nouveaux postes au cours des prochaines années et offrir des perspectives d’avenir à la relève;
  3. tracer un portrait actualisé de la main-d’œuvre des laboratoires et le partager avec l’APTS;
  4. établir un plan d’action complet et concret afin de lutter contre la pénurie de main-d’œuvre dans les laboratoires, comme cela se fait déjà pour les infirmières.
Rédaction Julie Desrosiers | 14 avril 2021