Repenser le travail en temps de pandémie

Repenser le travail en temps de pandémie

Le 13 mars dernier nos vies ont été transformées du jour au lendemain. Notre réalité professionnelle a été chamboulée, la conciliation famille-travail mise à l’épreuve et notre vie sociale mise de côté. La transformation de l’organisation du travail s’est imposée comme notre nouveau défi quotidien. Peut-on espérer des changements positifs durables?

Pendant que «le monde est sur pause», la mise en place de nouvelles formes d’organisation du travail s’est accélérée, même précipitée, crise oblige. Personne n’est à l’abri de l’impact de toutes ces transformations mettant la technologie à contribution. La frontière déjà poreuse entre notre vie personnelle et notre vie professionnelle est plus mince que jamais.

Avant la pandémie, la pression frisait le paroxysme dans le monde du travail, particulièrement dans le système de santé public québécois qui se trouve dans un piètre état après une succession de réformes, de compressions et d’«optimisations». Qui aurait dit qu’un virus venu de si loin serait à la source d’une conscientisation collective? Peut-on espérer que cette réflexion obligée soit durable et bénéfique aux salarié·e·s, notamment au personnel professionnel et technique?

En effet, la COVID-19 a forcé notre société à revoir ses priorités pour faire un choix entre la santé publique et les impératifs économiques. Les mesures prises dès le départ ont su rallier une grande partie de la population, mais c’est dans leur prolongement que la véritable réflexion s’impose et que les constats émergent.

Les premières mesures mises en place ont fait du Québec un exemple à suivre dans la gestion de la crise et laissaient croire à nos dirigeant·e·s qu’ils et elles étaient en contrôle de la situation. Toutefois vous, professionnel·le·s du réseau, saviez bien que la marge de manœuvre était inexistante. Les impacts de la pénurie de main-d’oeuvre, longtemps dénoncés par les organisations syndicales ainsi que par de nombreuses organisations communautaires, ont éclaté au grand jour quand le virus s’est invité dans les CHSLD.

La détresse du réseau n’est plus un argument syndical mais bel et bien une réalité : les gens meurent et on les dénombre chaque jour.


Avec la crise qui s’étire et la situation qui demeure instable à Montréal, nos dirigeant·e·s et les gestionnaires du réseau ont dû réagir et finalement prendre en compte des idées qui leur étaient pourtant proposées depuis plusieurs années. Toutefois, fidèle à ses habitudes, le gouvernement a préféré les imposer avec des arrêtés plutôt que d’en discuter et de consulter via des tables de travail paritaires. Et, une fois de plus, la clarté du message s’est perdue entre le pouvoir politique et les gestionnaires sur le terrain.

Pénurie et délestage

Ainsi, une procédure de délestage et de réaffectation sans précédent s’est amorcée avec un seul but : éteindre le feu de la pandémie dans les CHSLD. Afin de gérer enfin cet angle mort d’autres besoins ont été négligés : les services à la jeunesse, en santé mentale, en réadaptation, en dépendance ou en oncologie. Plusieurs professionnel·le·s réaffecté·e·s ont l’impression que leurs compétences n’ont pas été mises à contribution et doivent en plus s’adapter à une réalité à laquelle ils et elles n’ont pas été préparé·e·s. Conséquence de cette lourde pression, un sentiment de perte de sens et d’impuissance s’installe. L’épuisement s’ensuit.

Et comme si ce n’était pas assez, on continue à manquer de monde. Le gouvernement essaie de mettre en place des incitatifs au travail comme les fameuses primes et les augmentations salariales. Il le fait toutefois en démontrant encore sa méconnaissance de la situation en ne prenant pas le temps de consulter et d’écouter. La proposition d’une adresse courriel pour recueillir les commentaires des salarié·e·s en guise de solution à l’omerta qui sévit dans le réseau en dit long sur son incompréhension des enjeux.

C’est ainsi qu’il a proposé des primes et des bonifications salariales, des mesures qui ne rejoignent pas toutes les professions concernées et qui divisent. Oui, les préposé·e·s aux bénéficiaires et les infirmières sont essentiel·le·s, personne ne le conteste, mais plusieurs professions sont tout aussi essentielles en ces temps de crise.

Les salarié·e·s de la catégorie 4 travaillent trop souvent dans l’ombre sans qu’on les remarque.


Vous me direz que le premier ministre et la ministre de la Santé et des Services sociaux ont néanmoins transmis leurs remerciements au personnel des laboratoires, de l’imagerie médicale et du secteur psychosocial. Il est maintenant temps que nos dirigeant·e·s fassent preuve de cohérence dans leur reconnaissance. Les remerciements doivent se traduire autant sur le plan monétaire que sur celui de la reconnaissance de leur expertise spécifique. Et que dire du droit à un temps d’arrêt, surtout en période estivale?

Une autre stratégie adoptée par le gouvernement pour faire face à la pénurie est d’accélérer la négociation avec les associations médicales relativement à certains actes réservés qui pourraient être exercés par les membres de l’APTS. En effet depuis plusieurs années, voire des décennies, nous martelons que nos membres disposent de l’expertise nécessaire pour poser certains actes réservés aux médecins. On nous répond que la question est délicate et que les solutions sont difficiles à mettre en œuvre. Voilà maintenant que cela se fait rapidement et plus simplement qu’annoncé en raison de la crise! Espérons que cette « ouverture » sera encore présente au moment de la mise en œuvre et du bilan.

Une occasion à saisir

Malgré toutes les perturbations et les effets déplorables qu’elle provoque, la crise actuelle constitue un laboratoire fertile pour repenser le sens du travail et son organisation. Plus encore, il s’agit d’une occasion unique pour les syndicats, en particulier les syndicats professionnels, de faire évoluer leur rôle en revendiquant non pas juste des conditions de travail décentes mais également des conditions de pratique acceptables et un espace de dialogue entre dirigeant·e·s et professionnel·le·s.

Tout le monde s’approprie présentement le terme « organisation du travail » mais les véritables expertes ne sont-elles pas les personnes qui, sur le terrain, au quotidien, répondent aux besoins des malades et celles qui les représentent, qui ont une vision macro des enjeux professionnels? Membre d’un ordre professionnel ou pas, un·e professionnel·le le demeure en tout temps et doit assumer ses obligations déontologiques ou éthiques. Plus encore, les ordres exigent de leurs membres d’être proactif·ive·s et de discuter ouvertement avec leurs gestionnaires afin de faire valoir leurs compétences et leurs obligations.

Gestionnaires et professionnel·le·s, chacun·e a un rôle spécifique à jouer et le dialogue est essentiel. Il y a deux côtés à la médaille : le droit de gestion et l’organisation des services, qui sont des prérogatives patronales incontestables, et l’autonomie professionnelle et l’organisation du travail, qui relèvent de l’expertise professionnelle. En tant qu’organisation syndicale représentant des professionnel·le·s, l’APTS compte porter la voix de ses membres afin de mettre en place les conditions de pratique nécessaires à un tel dialogue.

Rédaction Julie Desrosiers | 18 juin 2020

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