Mieux entendre les voix du Nord

Mieux entendre les voix du Nord

Depuis l’automne 2017 Marie-Claude Larivière, audiologiste au Centre régional de réadaptation La RessourSe, à Gatineau, s’est rendue pour deux semaines à trois reprises dans les villages du Nord du Québec pour exercer sa profession. Retour sur une expérience utile et formatrice.

Marie-Claude Larivière, audiologiste

Dans quel contexte et avec quels objectifs en tête êtes-vous allée dans le Nord?

Le programme Otites et Audition du Centre de Santé Inuulitsivik assigne à chaque audiologiste un village de la côte de la Baie d’Hudson. Chaque village reçoit la visite de son audiologiste une à deux fois par an pour une tournée d’évaluation audiologique. Les audiologistes visitent aussi l’école de leur village et sensibilisent les communautés à la surdité. Comme les besoins en milieu scolaire ont augmenté au cours des dernières années, le programme a prévu une tournée supplémentaire de toutes les écoles de la côte. Et c’est dans ce cadre que débute mon histoire nordique.

En septembre 2017 et 2018, j’ai réalisé deux tournées nordiques des villages du Nunavik (côte de la Baie d’Hudson) afin d’installer des systèmes à modulation de fréquence (MF) dans les classes et de vérifier le bon fonctionnement de ceux qui sont déjà en place ainsi que la capacité du personnel enseignant de bien les utiliser. Les systèmes MF sont dotés d’un microphone porté par l’enseignant·e, qui transmet le son à un haut-parleur dans la classe, donnant ainsi accès à l’enseignement aux élèves malentendant·e·s. Le port des appareils auditifs étant un défi dans les villages nordiques, où ils sont souvent perdus ou brisés, l’amplification de la voix des enseignant·e·s vient compenser ce problème. De plus, ce système aide grandement à la concentration et à l’attention des élèves (ayant ou non une surdité) et épargne la voix des enseignant·e·s.

En janvier 2018, j’ai aussi remplacé l’audiologiste qui couvre le village d’Umiujaq en veillant au suivi des gens sur la liste d’attente en audiologie. J’ai pu y faire des recommandations, donner des conseils et faire un dépistage des élèves de la maternelle. J’ai même eu la chance d’aller au domicile d’une famille inuit pour y installer des aides de suppléance à l’audition, ce qui m’a permis d’observer d’un peu plus près leurs coutumes.

Qu’est-ce qui vous a amené à cet engagement? Pourquoi le Nord?

Quand j’étais à l’université, une de mes enseignantes travaillait pour ce programme dans le Nord et ses récits m’ont beaucoup inspirée. Je me disais toutefois que ces aventures étaient réservées aux audiologistes plus téméraires jusqu’à ce que je vois, en 2016, une offre d’emploi du Centre de Santé Inuulitsivik… et que la témérité me prenne! J’ai envoyé mon CV et voilà où j’en suis aujourd’hui. Sans regret ni déception, ne rapportant que du positif de mes expériences.

Qu’avez-vous l’impression d’apporter à ces communautés par votre travail?

J’ai le sentiment de contribuer aux apprentissages d’une grande quantité d’élèves en leur permettant d’entendre mieux leurs enseignant·e·s tous les jours.

Comptez-vous y retourner?

Je compte bien poursuivre l’aventure encore plusieurs années. J’y retournerai en septembre prochain pour la tournée des écoles de tous les villages. Peut-être aussi pour remplacer un·e audiologiste dans un des villages, qui sait?

Est-ce que les populations de ces villages ont des problèmes spécifiques d’audition? Si oui, comment les expliquer?

La prévalence de la surdité est plus grande dans ces villages pour plusieurs raisons. On observe notamment des problèmes d’otites moyennes liées, entre autres, à l’anatomie du visage de leurs habitants qui est différente de la nôtre. L’angle de la trompe d’Eustache moins incliné entrave l’écoulement naturel de la congestion vers la bouche. Chez les adultes, l’exposition sans protection auditive aux bruits liés à la chasse fait aussi beaucoup de dommages.

Comment décririez-vous vos conditions de pratique là-bas?

La pratique du Nord est radicalement différente de celle du Sud (notre « Sud » québécois). Sur la côte, il n’y a pas de cabine audiométrique. Nous arrivons avec notre matériel dans le CLSC du village et nous nous installons du mieux possible dans un local disponible. Nous avons souvent recours à des Inuits qui traduisent de l’Inuktitut (langue primaire des communautés) à l’anglais. Avec ces communautés qui vivent au jour le jour, il vaut mieux les convoquer le matin même pour que les gens se présentent aux rendez-vous. Je dois prendre l’avion pour me rendre d’un village à l’autre mais les vols sont souvent annulés en raison des vents ou du brouillard, ce qui implique de revoir les plans à la dernière minute. Le soutien à distance du coordonnateur du programme, basé à Montréal, est important. Il nous encourage à prendre des décisions de façon autonome et à user de notre jugement clinique. Un lien de confiance mutuel se crée ainsi rapidement.

Comment vos services sont-ils reçus?

La grande majorité des Inuits sont très reconnaissant·e·s des services reçus. Peu expressifs, ces gens l’expriment toutefois autrement que nous le ferions. Le lien thérapeutique est aussi plus difficile à développer pour des raisons évidentes (séjours brefs, barrière de la langue, roulement du personnel). Les gens des communautés sont tous bien accueillants et attachants.

De quels services ont prioritairement besoin ces communautés?

Dans un monde idéal, ces communautés n’auraient pas subi dans le passé un tel bouleversement de leur mode de vie et bien des problèmes auraient été évités. L’histoire étant ce qu’elle est, elles ont actuellement un grand besoin d’intervention psychosociale. Le taux de suicide dans ces communautés est alarmant.

Que retenez-vous de ces expériences?

Sur le plan professionnel, je ne doute plus de mes compétences d’audiologiste. Le fait d’être seule, de devoir me fier à moi-même, m’a permis de développer une confiance professionnelle inédite! Sur le plan personnel, j’ai découvert une culture exceptionnelle et des coutumes inusitées. Il est difficile de croire que ces gens vivent dans la même province que nous. Ils ont une conception de la vie bien différente de la nôtre, de la mienne du moins, ce qui rend chaque tournée extrêmement intéressante et remplie d’expériences loufoques!

Recommanderiez-vous à d’autres collègues de tenter l’expérience? À quelles conditions?

Je recommande cette expérience à ceux et celles qui non seulement ont envie d’un coup de fouet dans leur routine professionnelle, mais qui ont aussi une curiosité, un respect envers cette culture, avec ses beautés et ses côtés sombres. Il faut avoir une bonne dose de débrouillardise et une flexibilité organisationnelle, car ces qualités sont constamment requises. Sans ce poste, jamais je n’aurais connu le Nord, les coûts de transport étant prohibitifs. Je remercie le Centre de Santé Inuulitsivik − et mon audace − de m’avoir permis de découvrir cet univers.

Photo d’ouverture : Salluit, un des villages du Nunavik (côte de la Baie d’Hudson) visité par Marie-Claude Larivière.

rédaction Chantal Mantha | photos Marie-Claude Larivière | 21 novembre 2018

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