L’urgence de réparer notre filet de protection

L’urgence de réparer notre filet de protection

À la veille du dépôt du budget 2021 du Québec, l’APTS s’inquiète des orientations que retiendra le trio économique du gouvernement Legault pour l’après-pandémie. Nous en avons discuté avec deux alliées qui luttent activement pour le renforcement du filet social québécois.

Élisabeth Gibeau est analyste sociale et fiscale à l’Union des consommateurs et Véronique Laflamme est organisatrice communautaire et porte-parole du Front d’action populaire en réaménagement urbain (FRAPRU). Toutes deux font la promotion de la campagne Renforcer le filet social pour se protéger des crises lancée par la Coalition Main Rouge − dont leurs organismes respectifs sont membres, tout comme l’APTS.

La revendication-phare de cette campagne, de réinvestir dans les services publics et les programmes sociaux, a fait l’objet d’une pétition ouverte sur le site de l’Assemblée nationale jusqu’au 12 février 2021. Convaincue que l’impact de la crise sanitaire aurait été moins dramatique si nos réseaux d’éducation et de santé et de services sociaux n’avaient pas été dévastés par une décennie d’austérité, l’APTS a invité ses membres à signer cette pétition en grand nombre.

Dans le cadre des consultations prébudgétaires, le syndicat a déposé un avis contenant sept recommandations au ministre des Finances, que nous vous invitons à consulter.

Bleu APTS : Sur la base de la mission de votre organisme, quels effets de la pandémie observez-vous?

Véronique Laflamme (V. L.) : Cet hiver tout le monde a pu constater que les mesures en place pour combattre la contagion ont mis les personnes itinérantes dans une situation absolument intenable. C’est ce qui est le plus visible de la crise du logement au Québec mais nous constatons aussi l’impasse dans laquelle se retrouvent les 244 000 ménages, ne disposant pas des revenus nécessaires pour se loger convenablement, qui sont en attente de logement social. Avec les pertes d’emploi et les baisses de revenu depuis un an, la crise du logement est exacerbée alors que le Québec ne dispose pas d’outils pour la combattre. Parce qu’il n’a pas investi suffisamment dans le passé, il n’a même rien à offrir aux femmes victimes de violence conjugale qui ont pourtant un accès en principe prioritaire au logement social.

Élisabeth Gibeau (É. G.) : Nos associations coopératives d’économie familiale (ACEF), qui viennent en aide aux gens aux prises avec des difficultés budgétaires, observent que nombre de personnes ne peuvent plus se payer à la fin du mois les médicaments qui leur sont prescrits. Certaines personnes prennent une pilule sur deux, par exemple. Ce n’est qu’un exemple de l’aggravation de la pauvreté.

De façon générale, on peut dire que l’austérité des dernières années a élargi les trous qui existaient déjà dans le filet social. Les conséquences économiques de la pandémie pourraient l’endommager encore plus si on ne le répare pas rapidement.

Bleu APTS : Doit-on craindre que le prochain budget annonce le retour de compressions pour compenser l’effet de la crise sanitaire sur les finances publiques?

É. G. : Pas comme sous les Libéraux puisque le gouvernement caquiste s’est engagé formellement à ne pas faire de coupures et à ne pas augmenter les taxes. Mais il y a lieu de redouter une « austérité par la bande » si l’État n’investit pas pour combler le sous-financement chronique des services publics.

V. L. : Le statu quo serait une forme d’« austérité douce », si on veut, dans un contexte où la pandémie a révélé tant de besoins à combler qu’investir est devenu essentiel pour permettre à l’ensemble de la population d’échapper à la pauvreté. L’État ne peut pas déléguer ses responsabilités au secteur privé. Par exemple, on voit l’effet produit dans le transport public avec des régions entières qui ne sont plus desservies par les autobus parce que les transporteurs privés ne trouvent pas ce service assez rentable.

Le gouvernement fédéral a soutenu les gens qui ont perdu leur travail à cause des mesures sanitaires mais rien n’a été fait, par exemple, pour les personnes recevant l’aide sociale et dont les prestations ne couvrent pas le montant des loyers constamment en hausse exigés par les propriétaires. Le filet social est indispensable pour cette couche de la population. C’est une sécurité pour toute personne frappée par l’adversité.

Le logement social, par exemple, aide les itinérant·e·s à sortir de la rue et les personnes âgé·e·s à faible revenu à rester dans leur communauté.

Bleu APTS : Comment le gouvernement québécois pourrait-il financer la relance tout en répondant à ces besoins?

É. G. : Sans contredit par une réforme de la fiscalité. En ajoutant des paliers d’imposition il peut hausser la contribution des 100 000 $ et plus tout en réduisant celle de la classe moyenne. En rétablissant un équilibre entre la fiscalité des entreprises généreusement subventionnées et celle des individus qui portent une part disproportionnée du fardeau fiscal québécois. En luttant contre l’évasion fiscale et l’évitement fiscal. Etc. La Coalition Main rouge lui a proposé 10 milliards de solutions dont il peut s’inspirer.

Pas de doute qu’il faut rétablir un meilleur équilibre, les personnes riches elles-mêmes en conviennent en demandant de contribuer à la relance! Je pense aux jeunes riches du groupe Ressources en mouvement qui, en 2020, ont fait campagne au Canada pour l’instauration d’un impôt sur la fortune des plus riches et sur les successions les plus élevées.

V. L. : Le gouvernement est tenté de faire des choix politiques qui nous privent des moyens d’opérer des changements qui feraient la différence dans la vie des gens. Par exemple, sans le « cadeau » aux contribuables consistant à réduire la taxe scolaire en 2020, qui lui a coûté 1,2 G $, il aurait pu financer 10 000 logements sociaux. Et après on s’étonne qu’il y ait plus d’itinérant·e·s dans nos rues! Autre exemple de décision contestable : les cadeaux fiscaux consentis aux banques. Ont-elles vraiment besoin d’être soutenues?

Les ténors économiques du gouvernement Legault évoquent la nécessité de préserver la compétitivité du Québec, oubliant que c’est son filet social qui fait du Québec une société riche, dotée d’une main-d’œuvre éduquée.

Miser sur l’équilibre budgétaire à court terme serait une grave erreur. Maintenir le sous-financement chronique aurait des conséquences dramatiques. Les choix du gouvernement pour ce prochain budget détermineront notre capacité d’affronter les prochaines crises, qu’elles soient sanitaires, climatiques ou autres.

Propos recueillis par Chantal Mantha  |  Collaboration Philippe Hurteau  |  Illustration Luc Melanson  |  11 Février 2021

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