Le Centre de réadaptation en dépendance Le Virage

Le Centre de réadaptation en dépendance Le Virage

Trois ans après les fusions qui les ont intégrés au sein des méga établissements, comment s’en tirent les centres de réadaptation en dépendance (CRD)? La plus petite mission du réseau réussit-elle à préserver son identité? La pratique de ses professionnel·le·s et technicien·ne·s s’en trouve-t-elle modifiée?

À chacune des réformes du réseau de la santé et des services sociaux qui ont donné lieu à des fusions, on s’inquiète toujours du sort des plus petites missions « avalées » par celles qui ont plus de poids. Ce fut le cas des CLSC et des CHSLD, incorporés aux hôpitaux au moment de la création des centres de santé et de services sociaux (CSSS) il y a 15 ans, comme ce fut celui des centres jeunesse et des centres de réadaptation au moment de leur intégration au sein de vastes établissements régionaux dans le cadre de la réforme Barrette. Les questions sont particulièrement pertinentes pour la petite entité du lot que constituent les CRD. À en juger par les commentaires recueillis dans le cadre des travaux du comité consultatif sur les CRD de l’APTS, les réponses varient beaucoup d’une région à l’autre. L’organisation des services ne semble pas correspondre à un modèle déterminé pour l’ensemble du Québec. À défaut de pouvoir examiner l’état global de cette mission, BleuAPTS s’est intéressé au CRD Le Virage, une institution en Montérégie.

Le Centre de réadaptation Montérégie créé en 1984 est devenu en 1995 Le Virage, réadaptation en alcoolisme et toxicomanie,ajoutant par la suite à sa mission la dépendance au jeu et bientôt l’usage problématique de l’internet. Il offre des services externes pour les jeunes, les adultes et l’entourage ainsi que des services de désintoxication interne à la Maison William. À cela s’ajoutent des services spécialisés de soutien d’accès à la méthadone et autres drogues de substitution, d’évaluation des conducteurs automobiles ainsi que le programme familial 6-12 ans et le mécanisme d’accès à des ressources résidentielles au besoin. Réparti dans huit points de service à Sorel-Tracy, Salaberry-de-Valleyfield, Granby, Saint-Hyacinthe, Saint-Hubert, Longueuil, Candiac et Saint-Jean-sur-Richelieu, son personnel est composé de plus d’une centaine de personnes, principalement agentes de relations humaines (ARH) et éducatrices.

Une clientèle variée

Martine Vidal travaille au Virage depuis 13 ans. Basée au point de services de Longueuil, cette ARH, sexologue et détentrice d’un certificat en toxicomanie, intervient auprès des jeunes, des familles et des adultes dans le cadre de trois programmes distincts.

D’abord, auprès d’ados ciblé·e·s pour l’impact de leur consommation. « C’est une clientèle prioritaire pour laquelle beaucoup d’efforts sont déployés, précise-t-elle. La stratégie gagnante est de rencontrer ces jeunes, et éventuellement leur famille, à l’école secondaire même. » Le centre jeunesse de la région bénéficie aussi de l’expertise du Virage. Ce dernier, offrant des services de 2ligne, n’a pas un mandat de détection mais bien de réadaptation et d’éducation auprès des autres intervenant·e·s.

Ensuite, auprès des membres de familles dont un parent est aux prises avec un problème de dépendance. Martine a particulièrement à cœur ce programme méconnu, Cap sur la famille, qui vise avec une approche ludique les enfants de 6 à 12 ans. Les ateliers qu’elle anime permettent à l’enfant de mettre des mots sur les difficultés vécues dans sa famille et au parent d’essayer de réparer les torts causés par sa consommation.

Enfin, Martine anime des groupes pour une clientèle adulte référée, entre autres, par la justice, la Direction de la protection de la jeunesse ou un des deux centres hospitaliers du territoire, l’hôpital Charles-Le Moyne ou l’hôpital Pierre-Boucher, où se rend quotidiennement une infirmière attachée au Virage. Les personnes qui font une demande au CRD sont principalement dirigées vers un groupe d’accueil où elles seront évaluées à l’aide de différents outils et où elles prendront connaissance des services et options possibles. Elles auront par la suite la possibilité de se joindre à des groupes axés sur le soutien au changement, la modification des habitudes de consommation et la consolidation des apprentissages.

Qu’il s’agisse de l’une ou l’autre de ces clientèles, Le Virage offre des services à l’entourage; parents et proches peuvent participer à des groupes de soutien.


Quant à la cyberdépendance, un projet-pilote est en cours au Virage sur ce qu’on désigne comme un usage problématique d’internet (UPI). Il est sous la responsabilité d’une ARH, travailleuse sociale de formation.

Problèmes complexes

Sur 10 personnes aux prises avec un problème de dépendance, huit ont aussi un diagnostic en santé mentale (anxiété, dépression, trouble de la personnalité, …). Le Virage relève d’ailleurs de la Direction des programmes santé mentale et dépendance du Centre de santé et de services sociaux de la Montérégie-Ouest (CISSSMO). Il dessert toutefois la population de l’ensemble du territoire de la Montérégie. Certains gestionnaires méconnaissent la réadaptation en dépendance et tendent à référer au Virage des patient·e·s qu’ils ne parviennent pas à diriger ailleurs. Pas étonnant, puisque l’attente est quasi inexistante au Virage alors que l’accès à la psychothérapie, par exemple, est très limité pour la population desservie par le CISSSMO. Or, dans les cas où la consommation résulte de problèmes beaucoup plus complexes, on ne traite ainsi que le symptôme.

« Avec l’alourdissement de la clientèle, l’arrimage avec les services de santé mentale est le grand défi des CRD », affirme Jean Côté, agent de liaison APTS au Virage.

Le programme Mosaïc, élaboré de concert avec une équipe de spécialistes en santé mentale de l’hôpital Pierre-Boucher au cours des dernières années, favorisait cet arrimage en offrant un soutien clinique aux ARH du Virage. Il a malheureusement été abandonné dans la foulée de la réforme. « Aujourd’hui, poursuit le représentant syndical, les ARH ont plus difficilement accès à du perfectionnement professionnel et sont incité·e·s à travailler avant tout sur les symptômes, sans aller en profondeur. »

Précieuse expertise

Au cours de son histoire, Le Virage a innové à plusieurs égards. Il a gagné en crédibilité en développant l’intervention de groupe et l’approche systémique, et en travaillant avec l’entourage des personnes qui lui étaient référées. Or maintenant, plusieurs membres de l’équipe déplorent le recul de l’approche de réadaptation personnalisée qui prévalait dans le passé. Martine Vidal le reconnaît : « l’ARH agit comme un·e intervenant·e pivot qui a de moins en moins l’occasion de faire un suivi individuel avec la clientèle. » Cette dernière est répartie dans les différents groupes selon un plan d’intervention établi au terme d’une évaluation standardisée.

Il y a donc actuellement un risque de perte d’expertise en matière de réadaptation en dépendance. Cet enjeu important, identifié par les membres du comité consultatif sur les CRD de l’APTS, semble bien présent aussi au Virage. Éloignée de ses composantes, la direction du CISSSMO ne perçoit probablement pas ce risque à l’heure actuelle. L’approche biopsychosociale élaborée au fil des expériences par l’équipe du Virage est parvenue à ramener à la surface quantité de gens en train de sombrer au plus profond, une expertise qu’il serait bien dommage de perdre!

L I R E  L A  S U I T E :
Des expertises qui se complètent


En ouverture : Martine Vidal, agente de relations humaines, et Jean Côté, ARH et agent de liaison APTS.

rédaction Chantal Mantha | collaboration Audrée Debellefeuille-Dunberry  | 2 octobre 2018

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